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Loutres d'Opus
Chaque jour, lorsque les lueurs du couchant dorent les berges orientales du mont Xuan, un accord tacite lie les habitants de Xuanfang : ils suspendent leur labeur et, par-delà l'eau tranquille, attendent que la douce tribu de l'autre rive achève son repas et entame le dernier tumulte de la journée.
Bien avant que les ancêtres des Terres de Xuanfang n'apprennent à abattre les arbres et à façonner des instruments à cordes, ces eaux comptaient déjà leurs musiciens naturels : les loutres d'Opus
Leurs corps dodus et rebondis, couverts d'une épaisse fourrure, les protègent du froid des eaux glaciales. Mais leur adaptation la plus singulière reste cette pierre d'Opus, lisse et brillante, enchâssée dans leur ventre. C'est d'ailleurs à cette merveille que le poème que tous les enfants des Terres de Xuanfang apprennent par cœur doit son origine :
« Les eaux abritent les loutres dont le chant berce les pierres, leurs voix cristallines résonnant par-delà les monts ombragés. »
Après s'être rassasiées, les loutres d'Opus s'allongent paisiblement sur la berge. Leurs pattes avant, dodues et agiles, attrapent des galets ou des coquillages qu'elles frappent en rythme contre la pierre d'Opus posée sur leur ventre. Les bruits secs des impacts, mêlés aux cris aigus qui s'échappent de leur gorge, tissent une mélodie naturelle et délicate dans la vallée crépusculaire.
Ce n'est pas seulement un loisir postprandial pour la colonie de loutres, ni un simple rituel social destiné à échanger des signaux nuptiaux ; c'est aussi devenu un véritable baume pour le cœur des habitants de Xuanfang. Éreintés par leur journée, les travailleurs s'asseyent souvent à même le sol pour écouter en silence. Il arrive qu'un musicien s'aventure jusqu'à la berge, sorte sa flûte de bambou et, par-delà les eaux, réponde à ce chant par quelques notes. Sans que les uns ni les autres ne se dérangent, ils trouvent au crépuscule, à travers ces notes qui les relient, une connivence silencieuse qui transcende les espèces.
Le plus curieux, c'est que cette mélodie harmonieuse n'est pas là par hasard. Le code social des loutres d'Opus comporte d'ailleurs un élément bien particulier : ce fameux « examen sévère ».
Une jeune loutre d'Opus, visiblement, veut se faire remarquer. Elle casse la langueur du début en se mettant à taper frénétiquement dans tous les sens. Ses bruits stridents et ses cris rauques déclenchent chez les autres loutres un stress d'une anthropomorphie surprenante.
Elles interrompent leur manège, lâchent galets et coquillages, lèvent les pattes avant pour se boucher les oreilles, et ferment même les yeux, comme pour faire face à une soudaine tempête. Plusieurs loutres d’Opus, poussées à bout, se ruent sur ce trouble-fête et le repoussent à l’aide de la pierre d’Opus qu’elles ont sur le ventre, mettant un terme au vacarme.
Acculé par les récriminations et la pression du groupe, ce soi-disant « rebelle » n'a d'autre issue que de battre piteusement en retraite vers les marges. Dans le monde des loutres d'Opus, le consensus autour de la mélodie est le ciment secret qui préserve l'ordre, gage de leur survie.
Les adultes désignent souvent la rive du doigt, profitant de l'occasion pour faire la leçon aux enfants, perplexes, qui les accompagnent :
« T'as vu ? Si tu te la joues et que tu fous le bordel, même ces loutres d'Opus, elles te foutront dehors à coups de pied au cul ! »
Écoutez. Au loin, un sifflement à peine audible grossit, doublé d'un raclement sec. La sphère, revêtue d'écailles durcies, rebondit et se glisse entre les parois abruptes.
Voilà la Roule-écaille, l'une des créatures les plus insolites à arpenter ces terres sauvages.
Dès que la brume matinale se lève, la Roule-écaille obéit à un instinct ancestral : la collecte.
Sous ses lourdes écailles se dissimule un système nerveux d'une finesse exceptionnelle. Qu'il roule ou rampe, ses sens cachés évaluent avec une redoutable précision la taille des minéraux alentour, tout en repérant l'emplacement des fruits et des branches éparpillés au sol. Une fois sa cible verrouillée, sa puissante musculature resserre ses écailles, maintenant fermement en place ces trésors de la nature. L'infatigable Roule-écaille roule sans répit jusqu'à la tombée de la nuit, comme s'il voulait enlacer le versant entier de la montagne pour l'emporter avec lui.
Pourtant, dans ces terres hostiles, la cupidité se paie cher.
Au fur et à mesure que les « butins » s'accumulent entre ses écailles, la Roule-écaille ne parvient plus à conserver sa forme ronde et compacte, autrefois si agile. Pour supporter ce fardeau, il est contraint de déployer ses membres. Ce n'est alors plus le coureur fringant des falaises : il ne fait que se traîner, telle une vieille tortue dans la vase, d'un pas lourd et vacillant, rythmé par des haltes fréquentes et un souffle de plus en plus court.
Mais les contrées sauvages ne manquent pas de dangers. Des prédateurs s'y tapissent, aux aguets dans le moindre recoin. Dès qu'une menace se profile, la créature se roule aussitôt en boule. Ses écailles s'entrechoquent dans un cliquetis sec en se refermant, projetant hors de ses replis tout le butin qu'elle y dissimulait. Le fruit d'une journée entière de labeur s'éparpille alors sur le sol.
En général, Torsécailles reste en boule une dizaine de minutes, puis se met à rouler lentement jusqu'à s'assurer qu'aucune menace ne rôde aux alentours, avant de se détendre complètement. Après un court instant de repos, il se recroqueville à nouveau et repart ramasser son butin éparpillé.
Si cela arrive alors que le soleil décline à l'ouest, il regagne son terrier protecteur, fait de pierres de liuheyinghua, de jade de wenhuabi et de branchages. Ce n'est que là que la Roule-écaille se tourne sur le ventre et passe la nuit dans sa position favorite.